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IVAN VIRIPAEV
La Saint-Valentin
traduction Tania Moguilevskaia, Gilles Morel
Ivan Vyrypaev - Ivan Viripaiev - Iwan Wyrypajew
Extrait du texte
SCÈNE 1. Un gâteau de blinis
Chambre de Valentine. Une table de fête est mise pour deux personnes. Les mets sont très modestes, pas d’alcool. Valentine se trouve au centre de la pièce, elle retient par un fil un grand ballon violet suspendu en l’air au-dessus de sa tête.
VALENTINE, à la salle. – Aujourd’hui, vous savez, c’est mon anniversaire. Aujourd’hui, vous savez, j’ai soixante ans. Vous savez où j’ai passé l’après-midi ? Au cirque. J’ai regardé la représentation et après, j’ai acheté ce ballon. Le souvenir le plus remarquable que je garde de mon enfance, c’est quand ma grande sœur Genia a discrètement accroché avec une épingle à nourrice exactement le même genre de ballon à la robe de notre grand-mère, dans son dos. Grand-mère est assise dans son fauteuil, en train de nous raconter je ne sais quel épisode de sa vie, et cette chose-là est suspendue au-dessus de sa tête. Nous avons failli mourir de rire. À propos, il n’est pas possible de gonfler soi-même un ballon de ce genre, n’essayez même pas. Un ballon de ce genre, soit on l’achète, soit on vous en fait cadeau, parce qu’il est rempli d’hélium. Moi, je me le suis acheté. Aujourd’hui, personne ne m’a encore fait de cadeau. Mais, je sais, j’en suis sûre, que ma voisine Katia va venir dans la minute et qu’elle apportera un gâteau avec soixante bougies dessus. Et elle va les allumer devant la porte, et ensuite elle va donner des coups de pieds dans la porte et puis elle va crier qu’elle a les mains occupées. C’est comme ça qu’elle me fête chaque année depuis que je me suis installée ici. Les bougies sur le gâteau se font de plus en plus nombreuses et je pense qu’elle éprouve chaque fois un certain plaisir quand, l’année suivante, elle en ajoute une de plus.
Un coup sur la porte. La voix de Katia venant de l’extérieur : « Valentine, ouvre la porte, j’ai les mains occupées ».
VALENTINE. – Pousse plus fort, c’est ouvert. (À la salle.) Tout à l’heure, je suis allée au cirque et maintenant c’est le cirque en personne qui débarque chez moi.
Un coup fort sur la porte, la porte s’ouvre avec fracas, Katia, une femme âgée de soixante ans, entre. Elle porte un gâteau sur un plateau. À cause des courants d’air, les soixante bougies s’éteignent d’un coup.
KATIA. – Ah, la poisse. J’ai pu passer ma propre porte, réussi à traverser tout le couloir, et voilà que je tombe sur un courant d’air juste chez toi. Non mais quel malheur ! Joyeux anniversaire. Il va falloir à nouveau allumer les bougies et ensuite souffler dessus, c’est à toi de souffler, quand même.
VALENTINE. – Dis-toi que c’est déjà fait, puisque ce courant d’air était à moi.
KATIA. – Avant de souffler, faut faire un vœu.
VALENTINE. – Déjà fait et même déjà réalisé.
KATIA. – Eh bien, dans ce cas je vais chercher ton cadeau, attends une minute. (Elle sort.)
VALENTINE, à la salle. – Avant, ici, c’était sa chambre à elle, ou pour être plus précise, celle de son mari. Il est mort. Il y a tout juste vingt ans, pile aujourd’hui aussi. C’est donc pas moi qu’elle fête, c’est à lui qu’elle vient rendre hommage. (Pause.) Quand il est mort, Katia s’est mise à boire à cause du chagrin, et ensuite elle a commencé à vendre tous les objets qui lui appartenaient… À moi. Et puis encore quelque temps plus tard, je lui ai racheté les deux pièces, celle-là et puis l’autre qu’elle habite toujours. Je l’ai laissé y habiter, je pouvais quand même pas la jeter dehors. Désormais, elle boit de la vodka tous les jours et elle joue du bandonéon.
Coups sur la porte. Katia entre avec son bandonéon. De sa poche sort une bouteille de vodka entamée, dont Katia vient certainement de boire un coup.
KATIA. – Reçois, chère Val, mon cadeau musical.
VALENTINE. – C’est bien que je craignais.
CHANSON DE KATIA SUR LES VERS D’UN GRAND POÈTE
Interprétée d’une mauvaise voix sur l’air d’un chant de bagne.
« Des coqs crieront et piafferont, des bottes le boulevard battront, une émeraude chevaline scintillera, et, dans l’heure, l’humanité tout entière mourra.
Refrain : et, dans l’heure, l’humanité tout entière mourra.
Alors, les soldats de l’asphyxie chargeront, invisibles, s’empêtrant dans les buissons. tout le long des allées taillées à neuf, comme les ombres de bateaux en forme d’œuf
Refrain : comme les ombres de bateaux en forme d’œuf. »
VALENTINE. – Ouais, vraiment classe, ce poème. Et c’est cette nuit que tu l’as pondu ? Le coup des bateaux en forme d’œuf, c’est trop fort ça. C’est juste que j’ai pas compris, le bateau en forme d’œuf, c’est moi ou quoi ?
KATIA. – Mais ils sont pas de moi, ces vers, dieu nous garde. C’est Brodsky qui les a dédiés à Anna Akhmatova. Moi, c’est juste la mélodie, la musique quoi.
Pause.
VALENTINE. – Ouais.
KATIA. – Bon, eh bien, à table, on va faire la fête.
Katia verse de la vodka dans les verres, ensuite, elle retire les bougies du gâteau. On découvre qu’il ne s’agit pas d’un gâteau, mais d’une pile de blinis.
KATIA. – Sers-toi, Val.
VALENTINE. – C’est quoi ?
KATIA. – Des blinis. C’est un gâteau de blinis. Prends, te gène pas. (Elle attrape un blini dans une main et un verre de vodka dans l’autre.) Eh bien, chère Valentine, à ta santé. (Elle reste un instant silencieuse, ensuite elle boit la vodka qu’elle fait descendre avec le blini.)
VALENTINE. – Bon, que le Royaume des Cieux lui appartienne.
Elle boit une gorgée et vide le reste sur le sol.
SCÈNE 2. De simples mots du siècle dernier
Il neige. Deux femmes d’un certain âge sont assises à une table. Elles ressemblent à deux corbeaux tristes. Katia émet un couinement avec une touche de son bandonéon. Devant elle, Valentin, un jeune homme de dix-huit ans, est assis sur un banc. Il a froid. Il attend.
VALENTINE. – Eh bien quand j’avais dix-huit ans, voilà que j’ai fait la connaissance d’un jeune homme. Et après, voilà que je suis tombée très amoureuse de lui. Tellement amoureuse que ça en était insupportable. En fait, je l’ai toujours aimé aussi fort, même après, même quand il en a épousé une autre, et même quand il est mort, le jour de mon anniversaire, il y a vingt ans, une façon de me fêter, et même maintenant, je continue à l’aimer. Quand on était jeunes, lui et moi, on se disait de ces choses, difficiles à croire. On jouait les coquets. Mais on souffrait aussi, bien sûr. Nos parents nous interdisaient de nous voir, et nous, pauvres petits imbéciles, on savait pas où se mettre. Maintenant, je me dis : pourquoi avoir tant souffert ? Les parents, ils sont morts depuis longtemps, lui, il est mort, si on avait su comment tout ça allait finir, peut-être bien qu’on aurait passé notre temps à autre chose. Et au lieu de ça, on se retrouve dans un parc, on s’assoit sur un banc, on verse des larmes. C’est qu’à l’époque, il n’y avait pas d’Internet, les jeunes, c’est sur les bancs qu’ils se retrouvaient. C’était il y a très longtemps, au siècle denier.
Elle s’approche de Valentin, s’assoit à ses côtés, elle a froid. Tombe la neige du siècle dernier.
ÉNONCÉS PAR VALENTIN ET VALENTINE, LES SIMPLES MOTS DE LA PIÈCE DE M. ROTCHINE ÉCRITE AU SIÈCLE DERNIER.
VALENTIN. – T’as froid ? Alors ? Viens là ! (Il ouvre son manteau et l’enlace.)
VALENTINE, à la salle. - Maintenant, je vais énoncer des mots du siècle dernier. (À Valentin.) Valiou, mon chéri…
VALENTIN. - Valioucha… Est-ce que tu m’aimes ?
VALENTINE. – Oui. Beaucoup. Attends… Mais, attends !..
VALENTIN. – Valentine !
VALENTINE. – Lâche-moi ! Tu es fou.
VALENTIN. – Oui, je suis fou.
VALENTINE, gentiment, en riant. – Tu es un gamin fou, irréfléchi et stupide ! Comment veux-tu qu’on fonde une famille avec toi !? Tu passerais tout ton temps à m’embrasser.
VALENTIN. – Mais pourquoi en fonder une alors ?.. Pour le plaisir de cuisiner la soupe au chou ?
VALENTINE. – Pas de chou, mais la cellule de base de la société. Le fondement de l’État.
VALENTIN, en plaisantant, pour la taquiner. – À bas la famille, à bas la propriété privée et…
VALENTINE. – Laisse-moi tranquille, je te dis !
VALENTIN. – Rien à fiche !
VALENTINE. – « Rien à fiche ! Rien à fiche ! ». Je te l’ai déjà chipé, ce « rien à fiche ! ».
VALENTIN. – Et moi à toi, c’est ça que je t’ai chipé ! (Il reproduit un de ses gestes.)
VALENTINE. – Et moi, ça ! (Elle reproduit un de ses gestes à lui.)
Ils rient.
Que nous sommes bêtes, toi et moi !
VALENTIN. – De vrais gosses !
VALENTINE. – Alors que les dangers rôdent tout autour, nous…
VALENTIN. – C’est que nous sommes heureux ! Je t’aime… Je n’ai jamais, jamais dit ces mots à personne… Valentine !..
VALENTINE. – Voilà comment c’était entre nous. Bien sûr, aujourd’hui, plus personne n’énonce ce genre de mots.
KATIA, très ivre, de quelque chose qu’elle est la seule à connaître. – Et moi, je ne sais toujours pas ce que c’est que d’aimer. Valentine, où t’es ? Où t’es passée ?
VALENTINE. – Je suis dans le siècle dernier.
KATIA. – Où ça ? Parle plus fort, je me bourre du coton avec des gouttes dans les oreilles tous les soirs.
VALENTINE, fort. – Suis dans le siècle dernier.
KATIA. – Eh bien dit donc, voilà où t’habites, l’habitante. Et moi, tu sais où je suis ?
VALENTINE. – Je ne sais pas.
KATIA. – Plus fort, s’il te plaît, j’ai du coton.
VALENTINE, crie. – Je ne sais pas.
KATIA. – Je suis dans le futur.
VALENTINE. – Non, Katia, notre futur est déjà passé.
KATIA. – Y en a marre de ce coton, de toute façon, ça ne leur fait rien, à mes oreilles.
Elle commence à retirer le coton de ses oreilles.
[...]
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