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ARTUR SOLOMONOV
Comment nous avons enterré Jospeh Staline
traduction Svetlana Gofman et Gilles Morel
Extrait du texte
Scène 1. Garde de nuit
La datcha de Staline, près de Kuntsevo.
PREMIER GARDE. – Impossible.
SECOND GARDE. – J’te jure.
PREMIER. – Impossible !
SECOND. – J’te jure ! C’est lui-même qui me l’a dit.
PREMIER. – À toi ?
SECOND. – Il fait froid comme en janvier. Pourquoi il fait si froid ? J’ai l’impression que le froid vient de là-bas. (Il désigne la maison.)
PREMIER. – Ces derniers jours tu as tellement d’impressions qu’il vaudrait mieux te flinguer.
SECOND, soudain d'une voix émue et chevrotante. – Tu sais qu’il déteste qu'on l'aborde à l'improviste, tu le sais ? C'est pour ça que quand je me suis approché de lui hier, j’ai martelé le sol comme un éléphant, comme un troupeau d'éléphants...
PREMIER. – T’es givré, espèce de con ! T’es quand même givré !
SECOND. – ...Comme un troupeau d’éléphants, pour qu’il sache bien à l’avance que j’arrivais, qu’il m’entende de loin, qu’il ne me crie pas dessus comme l’autre fois…
PREMIER. – Quand tu t’es pissé dessus de trouille ? Comme il a pu rigoler après ! Lui seul pouvait rigoler comme ça en te regardant. Quelqu’un d’autre aurait abattu sur place un garde dans ton genre.
SECOND. – Qui d’autre ?
PREMIER. – C’était juste histoire d’exemple. Bien sûr, pas d’autre...
SECOND. – Quel exemple ? À quoi nous sert cet exemple ?
PREMIER. – J’ai rien dit de ce genre. Tu me calomnies ? Moi, un garde du camarade Staline ?
SECOND. – Peut-être bien que moi, je me suis pissé dessus...
PREMIER. – Peut-être ?!
SECOND. – Et tu sais pourquoi ? Pas parce qu’il a crié, pas du tout ! Quand je me suis soudainement approché de lui, il s’est élevé de plusieurs mètres au-dessus de la table et a flotté silencieusement, doucement, dans ma direction...
PREMIER. – Qu’est-ce que tu me chantes ! Provocateur !
Pause.
Et alors, comment ça va , ta femme et tes enfants se portent bien ?
SECOND. – Comme toujours. Ma femme travaille la journée et le soir, elle est à mes côtés. Et aux côtés des enfants. Natasha n'a pas renoncé à son rêve depuis qu'elle a commencé les cours de travaux manuels : elle dit qu'elle sera cuisinière à l’âge adulte. Et Petya veut être ethnologue.
PREMIER. – Quel genre d'enfant veut devenir ethnologue ? Est-ce que toi, tu sais seulement ce que c'est ?
SECOND. – Petya m’a expliqué. Je l'ai caressé avec ma petite ceinture, celle avec l’étoile, et il l’a tout de suite fermé. Et maintenant, c’est de nouveau ethnologue, chercheur, c’est ce que je veux être, il dit. Les peuples lointains me préoccupent. Je les aime, et c'est tout. J'ai ressorti ma ceinture à étoile, mais il a tenu le coup. Il a même pas pleurniché. Et il a même pas tripoté les blessures laissées par l’étoile. Peut-être bien qu’il est en train de devenir un héros, ou quelque chose comme ça... Après, je l'ai soigné en appliquant une feuille de plantain...
PREMIER. – Tu l’as emmené au médecin ?
SECOND. – Quels médecins ?! Le camarade Staline ne fait pas confiance aux médecins, et moi non plus. Il a ordonné de brûler son dossier médical, alors j'ai brûlé le mien, et celui de mes enfants aussi, même s'il était très court, à peu près trois paragraphes. Et quant à son médecin personnel, Vinogradov, le camarade Staline a donné l’ordre de l’arrêter...
PREMIER. – Pas besoin de me le dire !
SECOND. – Et il a en plus exigé : « Qu'on le mette aux fers ! Immédiatement, dans son cabinet, aux fers ! »
PREMIER. – Mais c’est moi qui te l’ai raconté !
SECOND. – Justement. Et maintenant, c’est toi-même qui me dis : emmène ton fils chez les médecins. Ils sont tous aux fers. Je ne fais pas confiance aux gens comme ça.
Pause. Soudain, Second reprend la parole, avec émotion.
Et cette phrase : « Protège et règne » ? Pourquoi me dire ça à moi ? Ce jeudi-là, où t’as été en retard à l'appel…
PREMIER. – Ce jeudi-là, tu étais en retard à l'appel ! Toi ! Comment ils arrivent à te supporter ? Comment ?
SECOND. – Il m'a appelé. Je me suis approché en martelant du pied, comme un troupeau d'éléphants. Mais comme il m'avait appelé lui-même, il a fait ce petit geste de la main, comme pour dire : « Vas plus doucement. » Alors je me suis approché de lui sans-martèlement.
PREMIER. – Sans-martèlement ? Quel imbécile tu fais !
SECOND. – Et il y avait un papier sur la table, un papier tout tout fin, et il le désigne de la main, et là, écrit de sa main, il y a ceci : « À la fin, seule la mort triomphe. »
PREMIER. – Oui, oui. Je me souviens, je l'ai aussi vu. Par hasard.
SECOND. – Alors pourquoi t’es surpris qu'il m'ait dit hier qu'il avait vu Lénine ?
PREMIER. – Parce que... Tu sais bien pourquoi !
SECOND. – Parce que si le camarade Staline...
PREMIER. – Il voit des fantômes...
SECOND. – Le camarade Lénine est vraiment un fantôme ?
PREMIER. – Non, tu es quand même givré, espèce d'imbécile ! Ce n'est pas Lénine vivant qui est venu, si ?!
SECOND. – Donc, un fantôme ?
PREMIER, presque en larmes. – Le diable t’emporte !
SECOND. – Donc, selon toi, le camarade Staline ment ?
PREMIER. – C’est toi qui l'as dit. Moi, je l'ai pas entendu.
Pause.
Nous avons vu Lénine au mausolée. Nous étions ensemble. Il y est couché. Et les morts ne se relèvent pas.
SECOND. – Il n'est pas couché sous la terre. Et il... il a tout : ses bras, ses jambes, tout...
PREMIER. – Les morts ne peuvent pas se lever, ni marcher ! Compris ?!
SECOND. – Et pour le camarade Staline ? Et si Lénine étais venu le voir lui ? Et si ?
Pause.
PREMIER. – Et alors ? Et Lénine quoi ?
SECOND. – Le camarade Staline a dit que le fantôme de Lénine proférait des grossièretés. Et après il dit : « Koba, je t'ai laissé un grand État, et tu l'as tout merdé. »
PREMIER. – Suffit ! Je te tire dessus !
SECOND, en extase, à moitié fou. – Et le camarade Staline dit : « Comment ça « merdé » ? Les frontières sont solides, le pays est immense, le peuple est obéissant, les granges sont pleines, les immeubles touchent le ciel, et toutes les âmes croient en toi, le Père, en moi, le Fils, et au paradis prolétarien où des centaines de millions d'heureux se dirigent. »
PREMIER. – Alors ?
SECOND. – Alors quoi ?
PREMIER. – Et Lénine, il a dit quoi ?
SECOND. – Toi aussi, il dit, tu vas bientôt te transformer en cadavre, comme moi. Ce qui signifie que tu as tout merdé, tout ce que je t'ai laissé. Parce que quand le souverain se transforme en pièce de viande froide, une pièce de viande à deux jambes, à deux bras , à une tête, quel genre de souverain ça fait ?
PREMIER, pointant son arme sur Second. – Tu es prêt ? Maintenant, tu vas te transformer en pièce de viande, et tout le monde dira : quel genre de garde ça fait ?
SECOND. – Tu serais fusillé sur-le-champ pour avoir tué un garde du camarade Staline. Bouge pas et écoute.
PREMIER. – J'en peux plus.
SECOND. – Chut !
Joseph Staline s'approche. Sous le maquillage, on reconnaît le metteur en scène Voldémar Arkadiévitch. Indifférent à leur présence, Staline déclame un poème :
STALINE. –
Il allait de maison en maison,
Frappant aux portes des gens,
Avec un vieux panduri en chêne,
Avec un simple chant.
Et dans son chant, oh dans son chant —
Aussi pur que l'éclat solaire,
Résonnait une grande vérité,
Un rêve peu ordinaire.
Des coeurs transformés en pierre
Il parvînt à les ravigoter.
De beaucoup, il éveilla l’esprit,
Assoupi dans les obscurités.
Mais au lieu de la grandeur de la gloire,
Les gens de sa terre
Présentèrent le poison du banni
Dans une coupe en verre.
Ils lui dirent : « Maudit,
Bois, vide-la jusqu'à la lie...
Ton chant nous est étranger,
Inutile cette vérité que tu nous dis ! »
Il sort.
SECOND. – Tire-moi dessus. J'ai trop la trouille.
PREMIER. – Je vais pas l’faire. Tu veux que je me retrouve tout seul ici ?
SECOND. – Tu rejoindras la garde extérieure. Ils te mettront bien au chaud.
Pause.
PREMIER. – C’est ses poèmes à lui, d’accord ?
SECOND. – Oui, écrits à l’âge de la première enfance... Et toi... Tu ne l’as pas appris par coeur à l'école ? C'était quoi ton école !?
Un bruit sourd se fait entendre.
PREMIER. – Il est tombé ?
SECOND. – Quelque chose est tombé.
PREMIER. – Vas-y. Vas vérifier.
Un autre bruit sourd.
Il peut pas tomber deux fois, si ? S'il est déjà tombé ?
SECOND. – Et s'il avait été attaqué par le camarade... Lénine...
PREMIER. – La ferme, salope, trotskiste, chien enragé, hydre...
SECOND. – Appeler le médecin ? Vinogradov ? De prison ?
PREMIER. – Imbécile !
SECOND. – Valentina ! Il faut qu’on la réveille ! Si c'est une fausse alerte, à elle, il ne lui arrachera pas la tête, il l’épargnera...
Ils partent à la recherche de Valentina à grands pas et, leur terreur partagée, s'enfuient en courant.
[...]
juillet 2019
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© Teatr.doc Moscou
pièce sur la flexibilité et l'immortalité
Personnages
1 actrice - 7 acteurs
Scènes
Scène 1. Garde de nuit
Scène 2. Produit semi-fini, Monsieur.
Scène 3. Le pouls du camarade Staline
Scène 4. Il laisse pousser sa petite moustache pour notre plus grand bonheur.
Scène 5. Le dessert est resté presque intact…
Scène 6. La farce est dépassée, Térenti.
Scène 7. La naissance du monstre issu de l’esprit du poulet
Scène 8. Les vautours du stalinisme et les faucons du libéralisme
Scène 9. Et si on vous fusillait tous à la cantine ?
Scène 10. N'y crois pas, Voldémar ! C'est un photomontage !
Scène 11. Pas la peine de râler, messieurs.
Artur Solomonov
Écrivain, journaliste, dramaturge et critique de théâtre. Auteur du roman 'Histoire théâtrale', qui a figuré dans les meilleures ventes des librairies moscovites et du portail OZON.ru. Les éditions suivantes, préfacées par Lioudmila Oulitskaïa (désignée agent étranger par le ministère russe de la Justice) et Liya Akhedjakova, ont connu le même succès. Le roman a été présenté dans plusieurs villes de Russie, ainsi qu'à Zurich, Vienne, Oakland, San Francisco et à Broadway (New York).
En 2015, le metteur en scène Iskander Sakayev a adapté le roman en pièce de théâtre, qui a depuis affiché complet.
Les éditions Alpina. Proza préparent actuellement la cinquième édition de 'Histoire théâtrale'.

COMMENT NOUS AVONS ENTERRÉ JOSEPH STALINE mise en scène Yuri Muravitsky (2022)
toujours à l'affiche Teatr.doc Moscou

COMMENT NOUS AVONS ENTERRÉ JOSEPH STALINE mise en scène Roman Feodori au Beer-Sheva – Centre des arts de la scène – Playhouse TLV - Tel-Aviv création le 14 novembre 2025

COMMENT NOUS AVONS ENTERRÉ JOSEPH STALINE mise en scène Viktoria Mechtchaninova au Théâtre de chambre de Tcheliabinsk
création mondiale le 26 février 2021
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