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IVAN VIRIPAEV

Le jour de Valentin

traduction Tania Moguilevskaia, Gilles Morel


Extrait du texte

à Mikhaïl Rotchine


"Ne tentez pas de chercher une logique dans le temps. Dans le temps, il n'y a aucune logique. Selon la voie logique, le temps n'existe pas. Il n'y a que deux choses : l'amour et l'amour"
Kora al Musani (Philosophe arabe IXe siècle)

SCÈNE 1. Un gâteau de blinis

Chambre de Valentine. Une table de fête est mise pour deux personnes. Les mets sont très modestes, pas d'alcool. Valentine se trouve au centre de la pièce, elle retient par un fil un grand ballon violet suspendu en l'air au-dessus de sa tête.

VALENTINE, s'adressant à la salle. - Aujourd'hui, vous savez, c'est mon anniversaire. Aujourd’hui, vous savez, j’ai soixante ans. Vous savez où j’ai passé l’après-midi ? Au cirque. J’ai regardé la représentation et après, j’ai acheté ce ballon. Le souvenir le plus remarquable que je garde de mon enfance, c’est quand ma grande sœur Genia a discrètement accroché avec une épingle à nourrice exactement le même genre de ballon à la robe de notre grand-mère, dans son dos. Grand-mère est assise dans son fauteuil, en train de nous raconter je ne sais quelle histoire de sa vie, et cette chose-là pend au-dessus de sa tête. Nous avons failli nous étouffer de rire. À propos, il n’est pas possible de gonfler soi-même un ballon de ce genre, n’essayez même pas. Un ballon de ce genre, soit on l’achète, soit on vous en fait cadeau, parce que c’est avec de l’hélium qu’il est gonflé. Moi, je me le suis acheté. Aujourd’hui, personne ne m’a encore fait de cadeau. Mais, je sais que ma voisine Katia va venir dans une minute, j’en suis sûre, et qu’elle apportera un gâteau avec soixante bougies dessus. Et elle va les allumer devant la porte, et ensuite elle va pousser la porte avec son pied et puis elle va crier qu’elle a les mains occupées. C’est comme ça qu’elle me félicite chaque année depuis que je me suis installée ici. Les bougies sur le gâteau se font de plus en plus nombreuses, je pense qu’elle éprouve chaque fois un certain plaisir quand, l’année suivante, elle en ajoute une de plus.

Un coup sur la porte. La voix de Katia venant de l’extérieur : « Valentine, ouvre la porte, j’ai les mains occupées ».

VALENTINE. - Pousse fort, c’est ouvert. (À la salle.) D’abord je suis allée au cirque, maintenant c’est le cirque en personne qui débarque chez moi.

Un coup fort sur la porte. Katia, une femme âgée de soixante ans, entre. Elle porte un gâteau sur un plateau. À cause des courants d'air, les soixante bougies s’éteignent d’un coup.

KATIA. - Ah, la poisse. J'ai pu passer par ma propre porte, réussi à traverser tout le couloir, et voilà que je tombe sur un courant d'air juste chez toi. Non mais quel malheur ! Joyeux anniversaire. Il va falloir à nouveau allumer les bougies et ensuite souffler dessus, c'est à toi de souffler, quand même.

VALENTINE. - Dis-toi que c’est déjà fait, puisque c'était un courant d'air à moi.

KATIA. - Avant de souffler, faut faire un voeu.

VALENTINE. - Déjà fait et même déjà accompli.

KATIA. - Eh bien, dans ce cas je vais chercher ton cadeau, attends une minute. (Elle sort.)

VALENTINE, à la salle. - Avant, ici, c'était sa chambre à elle, ou pour être plus précise, celle de son mari. Il est mort. Il y a vingt ans, pile aujourd’hui aussi. C'est donc pas moi qu’elle félicite, c’est à lui qu’elle vient rendre hommage. (Pause.) Quand il est mort, Katia s'est mise à boire à cause du chagrin, et ensuite elle a vendu tous les objets qui lui appartenaient… à moi. Et puis encore quelque temps plus tard, je lui ai acheté les deux pièces, celle-là et l’autre qu’elle habite toujours. Je l’ai laissé y habiter, parce que je pouvais quand même pas la mettre dehors. Désormais, elle boit de la vodka tous les jours et elle joue de l'harmonica.

Coups sur la porte. Katia entre avec son harmonica. De sa poche sort une bouteille de vodka entamée, dont Katia vient certainement de boire un coup.

KATIA. - Reçois, chère Val, mon cadeau musical.

VALENTINE. - C’est bien que je craignais.

LA CHANSON DE KATIA SUR LES VERS D’UN GRAND POÈTE
(interprétée d’une mauvaise voix sur la mélodie d’un chant de bagne)

Des coqs crieront et piafferont,
des bottes le boulevard battront,
une émeraude chevaline scintillera,
et, dans l’heure, l’humanité tout entière
Refrain : et, dans l’heure, l’humanité tout entière

Alors, les soldats de l’asphyxie chargeront,
invisibles, s’empêtrant dans les buissons.
Tout le long des allées taillées à neuf,
comme les ombres de bateaux en forme d'oeuf.
Refrain: comme les ombres de bateaux en forme d'oeuf.


VALENTINE. - Ouais, la grande classe, ce poème. Et c’est cette nuit que tu l’as pondu ? Le coup des bateaux en forme d’œuf, trop fort ça. C’est juste que j’ai pas compris, le bateau en forme d’œuf, c’est moi ou quoi ?

KATIA. - Mais ils sont pas de moi, ces vers, dieu nous garde. C’est Brodsky qui les a dédiés à Anna Akhmatova. Moi, c’est juste la mélodie, la musique, quoi.

Pause.

VALENTINE. - Ouais.

KATIA. - Bon, eh bien, à table, faisons la fête.

Katia verse de la vodka dans les verres, ensuite, elle retire les bougies du gâteau. On découvre qu’il ne s’agit pas d’un gâteau, mais d’une pile de blinis.

KATIA. - Sers-toi, Val.

VALENTINE. - C’est quoi ?

KATIA. - Des blinis. C’est un gâteau de blinis. Prends, te gène pas. (Elle attrape un blini dans une main et un verre de vodka dans l’autre.) Eh bien, chère Valentine, à ta santé. (Elle reste un instant silencieuse, ensuite elle boit la vodka qu’elle accompagne du blini.)

VALENTINE. - Bon, que le Royaume des Cieux lui appartienne. (Elle boit une gorgée et vide le reste sur le sol.)

SCÈNE 2. De simples mots du siècle dernier.

Il neige. Deux femmes d’un certain âge sont assises à une table. Elles ressemblent à deux corbeaux tristes. Katia émet un couinement en soufflant dans un trou de son harmonica. Devant elle, Valentin, un jeune homme de dix-huit ans, est assis sur un banc. Il a froid. Il attend.

VALENTINE. - Eh bien quand j’avais dix-huit ans, voilà que j’ai fait la connaissance d’un jeune homme. Et après, voilà que je suis tombée très amoureuse de lui. Tellement amoureuse que ça en était insupportable. En fait, je l’ai toujours aimé aussi fort même après, même quand il en a épousé une autre, et même quand il est mort, le jour de mon anniversaire, il y a vingt ans, une façon de me faire un cadeau, et même maintenant, je continue à l’aimer.
Quand on était jeunes, lui et moi, on se disait de ces choses, difficiles à croire. On jouait les coquets. Mais on souffrait, aussi. Les parents n’étaient pas d’accord pour qu’on se voit, et nous, pauvres petits imbéciles, on savait pas où se mettre. Maintenant, je me dis : pourquoi avoir tant souffert ? Les parents, ils sont morts depuis longtemps, lui, il est mort, si on avait su comment tout ça allait finir, peut-être bien qu’on aurait passé notre temps à autre chose. Et au lieu de ça, on se retrouve dans un parc, on s’assoit sur un banc, on verse des larmes. C’est qu’à l’époque, il n’y avait pas d’Internet, les jeunes, c’est sur les bancs qu’ils se retrouvaient. C’était il y a très longtemps, au siècle denier.

Elle s'approche de Valentin, s'assoit à ses côtés, elle a froid.

ÉNONCIATION PAR VALENTIN ET VALENTINE DES SIMPLES MOTS DE LA PIÈCE DE M. ROTCHINE ÉCRITE AU SIECLE DERNIER.

VALENTIN. - T'as froid ? Allez ! Viens ici !

(
Il ouvre son manteau et l'enlace.)

VALENTINE,
à la salle. - Maintenant, je vais dire des mots du siècle dernier. (à Valentin.) Valiou, mon chéri...

VALENTIN. - Valiuch…Est-ce que tu m'aimes ?

VALENTINE. - Oui. Beaucoup. Attends… Mais, attends !..

VALENTIN. - Valentine !

VALENTINE. - Lâche-moi ! Tu es fou.

VALENTIN. - Oui, je suis fou.

VALENTINE,
gentiment, en riant. - Tu es un gamin fou, irréfléchi et stupide ! Comment veux-tu qu'on fonde une famille avec toi ? Tu passerais tout ton temps à m'embrasser.

VALENTIN. - Mais pourquoi en fonder une alors ?.. Pour le plaisir de cuisiner la soupe au chou ?

VALENTINE. - Pas de chou, mais la cellule de base de la société. Le fondement de l'Etat.

VALENTIN,
en plaisantant, pour la taquiner. - A bas la famille, à bas la propriété privée et...

VALENTINE. - Laisse-moi tranquille, je te dis !

VALENTIN. - Rien à fiche !

VALENTINE. - « Rien à fiche ! Rien à fiche ! ». Je te l'ai déjà chipé, ce « rien à fiche ! ».

VALENTIN. - Et moi à toi, c'est ça que je t'ai chipé ! (
Il reproduit un de ses gestes.)

VALENTINE. - Et moi, ça ! (
Elle répète le geste.)

Ils rient.


Nous sommes quand même vraiment vraiment bêtes, toi et moi !

VALENTINE. - Alors que les dangers rôdent tout autour, nous...

VALENTIN. - C'est que nous sommes heureux ! Je t'aime... Je n'ai jamais, jamais prononcé ces mots ...Valentine !..

VALENTINE. - Voilà comment c'était entre nous. Bien sûr, aujourd'hui, plus personne ne dit des mots pareils.

KATIA, très ivre, de quelque chose qu'elle est la seule à connaître. - Et moi, je ne sais toujours pas ce que c'est que d'aimer. Valentine, où t'es ? Où t'es passée ?

VALENTINE. - Je suis dans le siècle dernier.

KATIA. - Où ça ? Parle plus fort, je me suis bourré du coton avec des gouttes dans les oreilles pour la nuit.

VALENTINE, fort. - Suis dans le siècle dernier.

KATIA. - Eh bien dit donc, voilà où tu 'habites, l'habitante. Et moi, tu sais où je suis ?

VALENTINE. - Je ne sais pas.

KATIA. - Plus fort, s'il te plaît, j'ai du coton.

VALENTINE, crie. - Je ne sais pas.

KATIA. Je suis dans le futur.

VALENTINE. - Non, Katia, notre futur est déjà passé.

KATIA. - Y en a marre de ce coton, et puis ça ne leur fait rien, à mes oreilles.

Elle commence à retirer le coton de ses oreilles.



 
valentin

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Personnages

Valentine, 60 ans.
Katia, 18-20, 35-40, 60 ans.
Valentin, 18-20, 35-40 ans.




















viripaev

Ivan Viripaev, Moscou 2001
dans Les Rêves





viripaev

Ivan Viripaev, juin 2009

 

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