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EKATERINA NARSHI

Les Pommes de la Terre

traduction Tania Moguilevskaia & Gilles Morel


Extraits du texte

PREMIER MOT
Ta maman est mauvaise, ta maman n'a pas besoin de toi, ta maman est en prison. Entendu ça tout le temps depuis l'enfance. Toutes les photos sont détruites, à part une, on m'a dit : c'est ta maman. Je voulais lui ressembler physiquement, mais ressemblais papa. Je l'ai retrouvée. Elle habitait sa région natale. Par miracle, elle passait un an en liberté. Je ne serais pas comme ma maman. Je n'irai jamais en prison. Je suis allée dans ce village. Comment m'adresser à elle ? Un an plus tard, je suis revenue la voir. Mais je n'ai ressenti aucun amour. Encore deux ans et tout a basculé. J'ai commencé à boire comme un mec. Sortie de prison après deux ans, déjà divorcée. Personne avait besoin de moi à part grand-mère, connerie.

UNE LETTRE
Maman aimait étouffer dans l'oeuf la moindre petite gaffe. A la première rature dans un devoir, elle me faisait recopier le cahier entier. Le jour c'est la nuit. Elle rentre du travail, voit la rature, sort un cahier neuf et dit : Allez ! Je planquais ces cahiers, j'en arrachais les pages. Recopier un cahier à six ans c'est mortel ... maintenant je comprend. A l'époque, non. Le jour c'est la nuit.

LA ROBE DE MA MERE
Enfant, j'avais l'habitude de mettre ses vêtements. Je pouvais faire une connerie à la seconde. Elle faisait des scandales parce que je mettais ses vêtements. Elle les cachait... Ne touche pas, touche pas ! Elle fermait la penderie à clef. J'ai cassé la serrure de ce placard, j'ai mis la robe de maman et suis allée comme ça à l'épicerie... Elle avait un seul ensemble qui lui plaisait beaucoup. Du bon tissu, je ne me souviens pas comment ça s'appelle. Elle avait dedans l'air d'un... poussin jaune. Quand maman est morte, ma soeur m'a demandé d'aller le chercher dans la malle. Pour habiller la défunte. Et voilà. Nous l'avons enterrée dans cet ensemble. Il est resté là-bas pour toujours... Oie, poussin jaune.

BUS
J'ai quinze ans, je rentre de l'école, et donc le bus. Avenue Lénine. C'est toujours vide à cette heure-ci. Je monte par derrière et j'entends quelque part un rire, un rire heureux. Notre maman riait comme ça. Quand elle jouait avec papa, ou avec nous, les enfants. Soudain j'entends notre rire, en tête du bus. Et je ne vois rien à cause des gens. En général, notre famille est très soudée. Et papa et maman s'aimaient beaucoup. Nous avons littéralement baigné dans cet amour. Impossible d'imaginer que papa trompe maman ou que maman trompe papa. Et pourtant, elle est là, dans la robe que papa lui a offerte et elle drague un étranger. Ma maman ?! Et je suis là avec mon cartable et je pense, ce type est une simple connaissance, il va descendre et c'est fini. Ils sont descendus tous les deux. Et elle continue à marcher à ses cotés. Et à rire de ce rire heureux. Le notre. Je les suis derrière les buissons. J'ai déjà perdu mon cartable. Et lui, il... l'accompagne carrément jusqu'à notre maison.J'en ai souffert jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans. Jamais rien dit à papa. Papa est mort depuis longtemps déjà, et je n'en peux plus. Mais qui c'était, enfin ?

ABRICOT
C'est son nom. Abric. Abric Anasovitch. Je l'appelais Abricot Ananasovitch. Il nous amenait dans la forêt à chaque week-end. Il disait qu'il allait m'attraper un lièvre. Ils partaient avec maman me l'attraper. Je restais à les attendre. Ils ne me ramenaient jamais de lièvre. J'étais terriblement vexée. Je disais qu'ils ne savaient pas attraper les lièvres. Je partais les chercher moi-même. Abricot Ananasovitch, comment vous attrapez des lièvres ? Il disait : « Le truc pour y arriver c'est d'accrocher un oignon à un arbre, le lièvre arrive, se met à pleurer et là tu l'attrapes ». J'y suis allée avec un oignon. Mais les lièvres ne sont pas venus. Après, je l'ai vu à la télévision - on l'a tué par balle. Il était tout aplati. La cervelle répandue sur le mur.Il était chef de l'entreprise de pétrole, chez nous, là-bas... C'est la vengeance pour les lièvres non attrapés.

MARTEAU
Je me souviens, je donnais des coups... Je me suis arrêtée. J'ai compris qu'il ne fallait pas tuer. J'ai jeté le marteau et suis partie. Au fait, c'est à cause d'elle que je suis en prison. Je suis en prison pour tentative du meurtre. Mais elle est vivante. J'arrive màme pas à comprendre est-ce que je l'aime, ou je ne l'aime pas, ma maman. Je vais me calmer. Pourquoi je me suis arrêtée ? Je me suis arrêtée toute seule. J'ai senti que si je lui donne encore un coup, elle meurt. J'ai eu probablement peur de la tuer. Je disais même à ma soeur, « je vais probablement la tue ». On l'a tout de suite emmenée aux urgences. Moi, on m'a enfermée aussi tout de suite...Je l'ai frappé avec un marteau. Elle était dans un état grave. Ca fait cinq ans que je suis en prison...Des fois je pense...Pourquoi je me suis arrêtée ?

FRUIT
Six doigts à chaque main. L'embryon se développait mal. Hypotrophie. Seulement un kilo. Le ventre était gros, mais c'était de l'eau. Et l'embryon lui-même petit... J'attendais un coup de chance. De rencontrer là-bas un prince charmant. J'ai épousé un policier. Il avait sa propre maison... Voila comment je l'ai épousé. Je ne l'aimais pas, je n'étais inconsciente, je voulais juste savoir comment ça se passe.





 
pommes

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Dix scènes

Personnages
4 femmes

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Ekaterina Narshi et Aglaia Romanovskaia ont accepté, sur la proposition d'une psychologue, d'animer une série ateliers de théâtre expérimental et de dramaturgie avec un groupe de femmes détenues recidivistes dans la prison de régime strict pour femmes N°6 de la région d'Oriol.
Ce travail en prison a été mené en plusieurs étapes entre 2002 et 2003. Au cours des ateliers, l'envie est née d'élaborer un texte à partir des histoires personnelles racontées par les détenues.
L'auteur a recomposé en une quinzaine de pages la matière collectée qui en comptait des centaines et l'a agencé en cherchant à condenser et à donner à cette parole quotidienne un rythme poétique propre.
La pièce a été créée en mars 2004 au Teatr.doc dans la mise en scène d'Aglaia Romanovskaia.







narshi

Ekaterina Narshi, 2004




analyse

Analyse dramaturgique fichier PDF - 33 pages
Les pommes de la terre :
de l’enquête en prison
à un poème documentaire choral


par Tania Moguilevskaia
in Thèse de Doctorat - Paris 3
Sorbonne Nouvelle - dec. 2008


 


pommes

Les Pommes de la Terre
de Ekaterina Narshi
mise en scène Aglaïa Romanovskaïa - 2004


festival Oktobre
Théâtre des treize vents Montpellier - oct 2005


 
 




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