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   TRADUCTION PUBLIEE

 

VLADIMIR SOROKINE

Dostoïevski-trip

traduction Tania Moguilevskaia & Gilles Morel


H5. - On attend... Encore un peu... Il va venir.

H4. - Je regrette de m'être fouré dans votre plan.

H1. - Tête de noeud ! Moi, j'en ai marre d'attendre ! (Il se lève.)

F2, reniflant. - Je vais chercher mon Genet.

H1. - Et moi, mon Céline ! Dans cette ville puante, on le vend dans tous les coins.

H5, se met devant la porte. - On attend... On s'était pourtant tous mis d'accord... Si vous vous cassez... tout est foutu...

H1. - On s'était pas mis d'accord pour poireauter ici sans dose pendant une éternité!

F2. - J'aurai déjà pu lire un moment !

F2 bouscule H5. H4 s'approche d'eux sans précipitation, les repousse tous les deux loin de la porte.

H4. - J'arrive pas à comprendre pourquoi tous les camés à Céline, à Genet et à Sartre sont aussi nerveux ?

H1. - C'est pas ton affaire, couille molle ! (Il se jette sur H4, reçoit un coup au ventre, tombe au sol.)

H4, lui touche l'épaule. - Je vais te donner un conseil : avant que tu te sois cramé jusqu'au dernier nerf, laisse tomber Céline et accroche-toi à Faulkner.

H1, avec une grimace de douleur. - Tu peux te le foutre au cul, ton Faulkner.

F1, avec mépris. - Faulkner ! Tu t'accroches à lui et en un mois tu te retrouves aussi débile que toi ! Vous savez comment on les surnomme à Amsterdam, ceux qui tournent à Faulkner et à Hemingway? Les haltéromanes ! Regardez cet haltéromane ! Putain... (Elle gémit.) Laissez-moi aller me chercher une dose ! J'y vais et vous, vous n'avez qu'à attendre votre enculé de dealer, vous pourrez lire jusqu'à en vomir... Laisse-moi passer !

H5. - Il faut qu'on soit sept, tu comprends ça, sept... Sinon ça ne marche pas... Sept, pas moins... C'est un truc collectif, cinquième génération... De la bombe... vous allez me remercier après...

H4, le prend lentement par le col de la chemise. - J'ai longuement réfléchi.

F2. - Pas croyable, il lui arrive de réfléchir !

H4. - Et voila ce que j'ai décidé. Si le dealer n'est pas là dans dix minutes...

H1. - Dans cinq ! Dans quatre minutes !

F1. - Dans deux, putain ! Enculé de ta mère !

H4. - Dans dix. Donc, s'il n'est pas là dans dix minutes, toi, (Il secoue H5.) tu nous paies une dose à chacun. C'est compris ?

H5. - Euh...

H4. - Compris ? Ou pas compris ? J'entends pas.

H5. - Compris...

H2, avec reproche. - Amis ! Pourquoi faire de notre rencontre quelque chose de... mauvais ? Nous nous sommes rassemblés pour... prendre... comment dire... notre pied ensemble. Attendons alors, calmement, pour tout, voyez, aboutir. Il faut s'aimer les uns les autres...

H3. - Il se défonce à quoi, lui ?

F1. - Tolstoï !!!

H1, méchamment. - Pouah, c'est de la vraie merde, Dieu me protège ! Tolstoï ! (Il rit.) Rien que d'y penser, ça me fout la chair de poule !

H2. - Ça ne t'a pas plu, l'ami ?

H1. - Pas plu ?! (Il rit.) Comment ça pourrait plaire ? Tolstoï ! Il y a environ trois ans de ça, un pote et moi, on a trouvé un peu de blé, alors on s'est pas mal éclaté à Zurich : d'abord du Céline, du Klossowski, du Beckett, ensuite, comme d'habitude, des trucs plus softs : Flaubert, Maupassant, Stendhal. Le lendemain, je me réveille et je me retrouve à Genève. Genève, ça a rien à voir avec Zurich. (Tout le monde agite la tête d'un air entendu.) A Genève, pas la peine de chercher la diversité. Je marche dans les rues et je tombe sur des blacks. Je demande au premier : du Kafka, du Joyce ? Au deuxième : du Kafka, du Joyce ?. Au troisième : du Kafka, du Joyce... du Thomas Mann ? (Tout le monde grimace.) Comment sortir du manque ? Du Kafka ? Je demande au dernier : du Kafka, du Joyce ?... Du Tolstoï, il dit. C'est quoi, je demande. De la bombe, il me dit. J'en prends. D'abord, rien de bien spécial. Un peu comme du Dickens, ou du Flaubert avec du Thackeray, et puis... bon... bon... vraiment du bon, un kif vraiment fort, large, une putain de puissance, mais alors après... après, vraiment l'horreur ! L'horreur ! (Il fait une grimace.) Même Simone de Beauvoir m'a pas fait autant de mal que Tolstoï. Bref, à quatre pattes dans la rue, je finis par trouver du Kafka. Ça allait un poil mieux. J'ai filé à l'aéroport, direct Londres ! Et là, tout de suite, le bon vieux cocktail des familles : Cervantes plus Huxley - pouff ! Après, un peu de Bocacce, un peu de Gogol, .. et je m'en suis tiré sain et sauf.

H2. - L'ami. Il devait être coupé à mort.

F1. - Pur, il est pire encore.

H3. - Exact. Quoique Thomas Mann soit guère mieux dans le genre merdique. Après, j'avais un mal de foie carabiné.

F1. - Mélangé moitié-moitié avec du Kharms, ça carbure pas mal.

H3. - Tu sais, avec Kharms, c'est tout qui carbure. Même Gorki.

H4. - Qui c'est qui parle de Gorki ?

H3. - Moi, pourquoi ?

H4. - Ne parlez pas de cette merde en ma présence. J'y suis resté accroché pendant six mois.

F1. - Pourquoi ?

H4. - J'étais fauché. Pour ça que je tournais à la merde.

F1. - Je te plains.

H4. - Tu serais pas accro à Tchekhov, des fois, toi ?

F1, se tend avec une grimace de souffrance. - Non. A Nabokov.

Tout le monde la regarde.

F2. - Mais ... ça coûte super cher !

F1. - J'ai les moyens.

H2. - Et avec quoi. Toi. Tu atterris ?

F1. - La descente est compliquée. D'abord une demi-dose de Bounine, ensuite demi-dose de Belyï, et pour finir un quart de Joyce.

F2. - Nabokov, sans blague ! C'est un truc super cher. (Elle secoue la tête.) Méga cher. Pour une dose de Nabokov, tu peux t'envoyer quatre doses de Robbe-Grillet ou dix-huit doses de Nathalie Sarraute. Et je sais même pas combien de Simone de Beauvoir...

H4. - C'est Faulkner qu'est le mieux. Vous savez comment on en sort ?... Avec du Faulkner !

Tout le monde rit.




Collection Bleue
80 pages - prix : 7.62 euros
Date de parution : Avril 2001
ISBN 2-912464-99-4
 
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Personnages

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Le Dealer
Le Chimiste







sorokine

Vladimir Sorkine
Moscou, aout 2010








NOTE DES TRADUCTEURS
Vladimir Sorokine fait usage dans sa pièce de certains dialogues extraits de L'Idiot de Fédor Dostoïevski. Ces citations sont fidèles ou revues, souvent (sur)ponctuées et parfois redistribuées et prolongées.
Nous avons utilisé pour la version française, avec son accord, la traduction réalisée par André Markowicz (Editions ACTE-SUD, 1993).

 
 
 
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